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par Jean-Pierre Dubarry le mardi 19 mai 2009

BORDEAUX/ VIE SOCIALE

Quand Bordeaux avait un député noir... Arthur Fortuné Richards, député de la Gironde

Cinquante ans avant le triomphe d’Obama, et certes à l’échelle, modeste, de la ville, Bordeaux offrait un événement de même nature : Arthur F. Richards était élu député de France. C’était vraisemblablement un des premiers, sinon le premier (et encore l’un des rares) députés noirs élus dans la partie européenne du territoire de la République (*). Dans un monde parfait où les personnes ne seraient jugées que sur leurs qualités et leur dévouement, cette élection n’aurait rien de remarquable. Notre monde étant imparfait et la marche vers le progrès moral étant une succession d’avancées et de reculs, elle nous interpelle : pourquoi alors ? et pourquoi pas maintenant ?

L’oubli aussi nous interroge. Souhaitons que les enfants d’A. Richards soient parmi les premiers invités ayant l’honneur des nouvelles salles du Musée d’Aquitaine.

Le Musée d’Aquitaine attire les médias. Les salles inaugurées le 10 Mai lors de la Commémoration de l’esclavage et de la traite font ressurgir le 18° siècle bordelais avec ses fastes et ses horreurs. Elles montrent les liens intenses alors noués entre la Ville et les Antilles. Liens qui ont traversé le temps. Jusqu’au milieu du 20° siècle surement, et peut-être encore de manière moins marquée, Bordeaux est, pour les Antillais et les Guyanais, une porte privilégiée d’entrée en Europe. Certains y ont trouvé épanouissement et bonheur. Parmi ceux-ci, le Commandant Arthur Fortuné Richards, député de Bordeaux pendant près de 10 ans aux débuts de la 5° République.

L’ascenseur social. « La nature est si généreuse en Guadeloupe que personne n’y meure de faim ». La pudeur et la discrétion qui l’ont toujours caractérisé lors qu’il parlait de lui, expliquent cette phrase lapidaire pour résumer son enfance. Celle-ci ne fut certainement pas toujours facile pour le jeune garçon né à Pointe à Pitre en 1890 et élevé par sa mère seule.

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Madame Richards mère
PHOTO JEAN-PIERRE DUBARRY

Les obligations militaires lui font franchir l’océan. L’année 1910 le retrouve à Libourne. Il s’engage dans le 57° régiment d’infanterie, début d’une période militaire de 15 ans. La guerre lui permet de prouver sa bravoure en même temps que sa volonté de réussite. Deux fois blessé, quatre citations, il met à profit une convalescence pour passer le bac et progresse jusqu’à être adjudant à la fin de la guerre. Affectation à Dakar, fantassin colonial détaché à l’escadrille d’Afrique occidentale. Il y épouse Marie Gombeau, née à Sainte Terre, fille d’un maître de chais girondin, connue à Libourne alors qu’elle était fort jeune. Campagne de pacification en Syrie, récemment placée sous tutelle française, nouvelles marques d’héroïsme. Cette partie de sa carrière militaire s’achève avec le grade de lieutenant - A cette époque, il était exceptionnel qu’un homme sorti du rang devienne officier -, la légion d’honneur et – résultat d’un travail personnel – une qualification de comptable.

Deuxième carrière dans l’industrie, d’abord chef de service chez Citroën puis, après les déboires d’André Citroën, chef du personnel dans ce qui, un peu plus tard, deviendra Dassault. Sans que ce soit la richesse, le travail et la persévérance lui offrent, la cinquantaine approchant, une honnête aisance : appartement rue Pomme d’or dans la partie modeste des Chartrons et petite acquisition au Pian-Médoc où il se retirera à l’issue sa vie parlementaire.

La Résistance et la Guerre. Sur cette deuxième facette – en partie clandestine - de sa vie militaire, le Commandant Richards fait preuve de sa traditionnelle discrétion, même à l’égard de ses proches. C’est tout juste, si dans ses premières professions de foi électorale, en 1951, il évoque le « Réseau Richards » qu’il a fondé. Il est préférable de se référer à la rubrique nécrologique que Sud-Ouest a publiée, à sa mort en 1972 : « Démobilisé après avoir fait la guerre de 1939, il entra tout de suite dans la résistance et créa un groupe qui portait son nom. Il repris ensuite du service jusqu’en 1945. »

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Le Commandant Richards
PHOTO JEAN-PIERRE DUBARRY

L’homme politique. Sud-ouest poursuit « Il se mit ensuite au service de ses concitoyens … ». Il ne semble pas avoir connu Jacques Chaban-Delmas dans la résistance mais il est vraisemblable que cet engagement commun a eu son influence, quand le futur maire de Bordeaux lui a demandé, en 1947 de figurer sur sa liste pour l’élection municipale. Une solide amitié les unit ensuite. Pendant deux mandatures il fut un fidèle du Palais Rohan et le personnel en fonction à l’époque se souvient encore d’un bel homme, d’une grande élégance tant d’allure que de sentiment.

Devenu conseiller municipal de Bordeaux, il doit organiser son implantation locale, C’est une réussite dans Bordeaux-nord au point d’être élu, en 1951, conseiller général du premier canton. Celui-ci, à l’époque, se compose essentiellement de Bacalan et du Bouscat, la cité du Grand Parc étant en devenir. Le combat politique y oppose trois forces antagonistes communistes, socialistes sfio et chabanistes. Il sort vainqueur de la triangulaire et bat le socialiste sortant. Réélection en Avril 1958, puis le canton devient moins accueillant pour un chabaniste. L’équation personnelle d’Arthur Richards reste forte mais la discipline dite de « front républicain » entraîne l’union de ses adversaires derrière le candidat socialiste. C’est la défaite aux cantonales de 1964.

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PHOTO JEAN-PIERRE DUBARRY

Entre temps, la création rapide du parti gaulliste, l’Union pour la Nouvelle République UNR, fin 1958, lui a permis de devenir député. Réélection en 1962. Lors des élections de 1967, son âge, déjà 77 ans, entre en jeu d’autant qu’un homme de l’appareil du parti attend un mandat électif depuis plusieurs années. Paris lui demande de s’effacer, Chaban-Delmas aussi, refus outragé. L’homme reste combatif, il part au combat en indépendant. Défaite mais honorable, une bonne part de l’électorat lui reste fidèle au premier tour.

L’exercice de ces deux mandats de député ne s’accompagne pas de coups d’éclat ou de rapports faisant l’actualité. La conception qu’il a de son rôle est de servir discrètement, en silence. C’est la marque spécifique de sa vie politique. Son gendre, Jean Canellas, professeur honoraire de la faculté de pharmacie, lui même d’un bel âge aujourd’hui, l’exprime ainsi « Il concevait son action personnelle comme destinée à améliorer, à rendre un peu plus heureuse, la vie des gens, des petites gens ».

Il était noir ... Le récit qui précède pourrait n’être que l’histoire d’un député standard, homme de mérite, issu du peuple, qui, par son travail et son courage, termine sa vie en notable de province. Ce qui déjà n’est pas rien.

Oui mais … le Commandant Richards était noir ... C’est là une caractéristique qui n’a rien de gascon mais qui aura été de peu de poids pour les électeurs bordelais. D’ailleurs, selon ses proches, elle ne provoqua jamais, au cours de sa vie, de réelles discriminations dont il aurait eu à souffrir.

Pourquoi aujourd’hui prêter plus d’attention à une couleur de peau qu’au courage d’une vie ?

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Mme et M Canellas fille et gendre de A. Richards
PHOTO JEAN-PIERRE DUBARRY

Peut-être parce qu’une telle élection serait beaucoup plus médiatisée de nos jours qu’elle le fût à l’époque, voire plus troublante. Nos anciens étaient-ils plus sages que nous le sommes ? Le communautarisme serait-il devenu plus contraignant ? L’Amicale des Antillais et Guyanais d’Aquitaine, dont le commandant Richards aimait à présider les réunions, se meurt faute de jeunes pour prendre le relais des anciens. Est-ce le processus de sélection des élites qui fonctionnait mieux et gommait toutes les autres différences ? Ou seraient-ce uniquement les mérites de l’homme et ceux de son mentor en politique ?

Quelque soit la réponse, le souvenir du député Richards mérite d’être associé à la commémoration du 10 mai, comme une invitation à plus d’harmonie dans notre vie sociale. Puissent ceux qui actuellement écrivent l’histoire de Bacalan, honorer sa mémoire.

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