Il y eut d’abord les Chemins de Saint Jacques qui parsèment les trottoirs bordelais de coquilles dorées et honorent la Basilique de Soulac, puis les Paysages viticoles de la Juridiction de Saint Emilion, vite suivis par Bordeaux Port de la Lune (dimensionné peut-être un peu large) et, l’année suivante, par le « Verrou de l’Estuaire » (Blaye, Fort Pâté, Fort Médoc) au titre des fortifications de Vauban, pour ne pas parler du Phare de Cordouan qui attend, depuis des années, que la France confirme sa volonté de le voir classer. La Gironde est bien représentée au sein du Patrimoine Mondial de l’Unesco et ce n’est justice compte-tenu de la richesse et de la qualité de son patrimoine.
Une autre commune girondine, Pessac, aurait du rejoindre, le prestigieux classement, cette année. La Cité Frugès, souvent dite « Quartiers modernes Frugès », est en effet l’une des réalisations emblématiques de l’œuvre de Le Corbusier retenues dans la proposition française de classement. Malheureusement, le Comité du Patrimoine Mondial de l’Unesco réuni à Séville en cette fin juin, a décidé d’ajourner le dossier. Celui-ci, vraisemblablement modifié, ne pourra être présenté, pour un second et ultime examen, que lors de la réunion de l’été 2011.
Dossier : L’œuvre architecturale et urbaine de Le Corbusier. Les pays ayant ratifié la Convention du Patrimoine Mondial peuvent, chaque année, proposer deux sites pour classement. Au titre de 2009, la France présentait un site naturel « des Causses et des Cévennes » et l’œuvre de Le Corbusier.
La proposition relative à Le Corbusier est complexe. Il s’agit d’un dossier transnational sur « L’œuvre architecturale et urbaine de Le Corbusier » pour lequel, six pays (Allemagne, Argentine, Belgique, France, Japon et Suisse), assistés par la Fondation Le Corbusier, ont retenu vingt deux réalisations, classées selon 7 thèmes parmi lesquels celui de « l’habitat standardisé » représenté, entre autres, par la Cité Frugès de Pessac.
Encore que le Comité du Patrimoine Mondial n’ait donné aucune explication à sa décision d’ajournement, il est possible que le dossier ait été jugé trop complexe et insuffisamment cohérent quant aux perspectives de mise en valeur. L’Icomos (Conseil International des Monuments et des Sites) qui est l’organisation consultative assurant l’expertise technique des demandes avait déjà émis des réserves quant au projet et avait recommandé de « différer » l’inscription.
Les cités Frugès. La cité de Pessac ne constitue qu’une partie, essentielle cependant, des réalisations faites à la demande de Henri Frugès, mais, pour de nombreuses raisons dont certaines purement locales, elle monopolise l’attention lorsqu’on considère les travaux de Le Corbusier pour cet industriel du sucre. Il est vrai que dès sa réalisation, elle a été hautement médiatisée avec inauguration ministérielle et, très rapidement, polémiques locales.
Cependant, l’histoire commence à Lège (actuellement commune de Lège Cap-Ferret). La famille Frugès y possédait une scierie acquise pour réaliser les caisses destinées à l’emballage du sucre. Afin de fixer les ouvriers et de limiter l’absentéisme consécutif aux travaux forestiers, Frugès père décida d’y construire des logements ouvriers et confia la tache à Henri Frugès, son fils. Celui-ci raconte que c’est suite à un concours de circonstance qu’il pris contact avec Le Corbusier et que tout commença, dont une réelle émulation entre les deux hommes, Henri Frugès ayant des qualités artistiques que Le Corbusier appréciait.
On ne peut pas comprendre l’importance des réalisations de Lège et de Pessac, si on ne sait pas l’acuité des problèmes du logement à l’époque et la terrible insalubrité dans laquelle vivait une grande partie de la population. Le Corbusier écrivait d’ailleurs à cette période traumatisée par la révolution russe : « C’est une question de bâtiment qui est à la clé de l’équilibre rompu aujourd’hui. Architecture ou révolution. On peut éviter la révolution ».
Il faut également avoir présent à l’esprit que la préoccupation qui préside à ces réalisations n’a rien à voir avec les pratiques habituelles de l’architecture répondant aux désirs d’une clientèle riche ou aisée. L’important est de contenir les coûts tout en assurant un certain bien-être, afin de pouvoir construire beaucoup avec des prix à la portée de travailleurs aux ressources modestes.
De ce point de vue de la recherche de techniques nouvelles et peu coûteuses, la modeste cité de Lège est le champ d’expérimentation le plus novateur. C’est pourquoi on comprend mal que le projet présenté à l’Unesco ait fait l’impasse sur la réalisation de Lège qui a servit de banc d’essai à la cité de Pessac, celle-ci ayant pour elle une plus grande ampleur et un projet social mieux explicité.
Le Corbusier en Gironde. On découvre petit à petit une présence relativement fréquente de Le Corbusier en Gironde avant la seconde guerre mondiale. La dernière bibliographie publiée, celle de Nicolas Fox Weber, le souligne encore : Séjour (sans retombées architecturales) pendant la première guerre mondiale, conception dont on sait peu de choses d’un château d’eau privé à Podensac, réalisations Frugès dans les années 1920, puis, dans les années 1930, plusieurs séjours d’été autour de Claouey (sans visite connue à la cité très voisine de Lège, ni à celle de Pessac).
Les archives de la Fondation Le Corbusier conservent de nombreux dessins faits lors de ces séjours de vacances. Une exposition « Le Corbusier sur le Bassin » serait envisagée reprenant ces documents. Les apports encore inconnus seront bienvenus.




















