Il suffit de lever les yeux pour découvrir la ville autrement, c’est ce que nous montre Michelle Coquet.
Cette médecin neuropathologiste de l’hôpital de Bordeaux est aussi photographe. Elle nous a habitués à ses portraits dans Bordeaux, visages de pierre des mascarons et frontons, voire des fontaines.
de Judaïque à Saint Seurin
Michelle Coquet a promené son objectif dans le quartier Judaïque - Saint Seurin. Elle nous restitue ses émerveillements dans une exposition Faces et Façades dévoilées. [1] Suivons la praticienne dans son périple :
La maison Schnegg du nom de Jacques Gaston Schnegg, sculpteur bordelais, ami de Rodin, de grande renommée dans la première moitié du siècle dernier.
L’Hercule soutenant la façade de la maison familiale est l’une de ses premières réalisations bordelaises, avant la façade des Galeries Lafayette (Dames de France à l’époque) et les fresques de la Maison Frugés, [2] à laquelle Michelle Coquet rend aussi hommage.
La Société Philomathique, rue Abbé de l’Epée, toujours active et fidèle à sa mission depuis 1808, année de sa création. Le haut relief d’Edmont Prévot, l’instruction publique, en fronton du bâtiment, est parlant à ce propos : Promouvoir l’instruction de tous en développant les cours du soir et favoriser la promotion sociale.
Le Théâtre Alhambra, sa grande salle qui accueillit l’Assemblée Nationale pendant la première guerre mondiale a disparu mais la façade néoclassique a été sauvegardée lors de la transformation en immeuble d’habitation. Un peu plus loin, rue Judaïque, un surprenant et beau portique sert d’entrée à la piscine municipale.
Il est bien antérieur à la construction de celle-ci en 1935. Portique de l’Ecole de dressage et d’équitation de Bordeaux, il a été réalisé sous Louis XV d’après un dessin de Gabriel et a été transporté pierre par pierre lorsque l’Ecole a été déplacée pour faire place à la rue d’Aviau.
Chemin faisant, nous apprenons de Madame Claude Ribéra-Pervillé que l’angle de la Rue Judaïque et de la rue du Château d’eau, bien que pas très élevé, est le point culminant de Bordeaux et que les romains y avaient construit un temple. Certaines de ses statues peuvent être vues au Musée d’Aquitaine. Cette conférencière de l’exposition nous dit aussi ses craintes quant au devenir de l’Institut national des sourdes et muettes, un des bâtiments du quartier les plus dignes d’intérêt.
L’Institut national des sourdes et muettes
Castéja, pour des générations de bordelais ce nom est synonyme de Commissariat central de police. Le vaste bâtiment n’a qu’une modeste entrée sur cette rue sombre et mal entretenue. L’entrée principale est rue Abbé de l’Epée. Sans être somptueuse, elle est de belle facture.
Elle était celle de l’Institut national des sourdes et muettes. L’armée d’occupation a réquisitionné l’immeuble. A la Libération, l’Institution ne l’a récupéré que peu de temps. Le Ministère de l’Intérieur en a rapidement exigé la jouissance et l’Ecole a du se transférer à Gradignan sous le nom d’Institut National des Jeunes Sourds.
Il faut lire son histoire, telle que la narre Marie-Hélène Bouchet, professeur à l’INJS de Bordeaux, pour pallier l’oubli dont nous sommes coupables et connaitre l’importance de l’institution et du bâtiment dans le patrimoine bordelais.
Même si, de nos jours, tout n’est pas parfait, loin de là , dans la prise en charge des déficients sensoriels, il est difficile d’imaginer l’horreur des siècles passés. Quelqu’un qui ne parle pas, ne peut pas penser était une maxime couramment admise, d’autant qu’Aristote en serait l’auteur. Le 18° siècle marque une prise de conscience à laquelle on associe le nom de Valentin Haüy pour les aveugles et celui de l’Abbé de l’Epée pour les sourds.
Bordeaux est aux premiers rangs dans cette prise de conscience. A peine devenu archevêque de la ville, Jérome Champion de Cicé - qui sera l’une des grandes figures des premiers temps de la Révolution - envisage ce qui deviendra l’Institution des sourds-muets de Bordeaux, l’une des plus anciennes de France, puisque le projet est mis en œuvre en 1786 par l’abbé Sicard, son premier directeur, et Jean Saint-Sernin, sous forme d’un établissement mixte, garçons et filles. Par un dévouement extrême, Saint Sernin parvient à sauvegarder l’établissement, avant que la Convention, reconnaissant ses mérites et la qualité de ses méthodes, décide de transformer l’école et celle qui, à Paris, poursuit l’œuvre de l’Abbé de l’Epée, en Etablissements d’Etat (1793).
Quelques décennies plus tard, le second Empire supprime la mixité. Les garçons sont regroupés à Paris, alors que l’établissement bordelais reçoit les filles et s’installe, peu après, dans de nouveaux bâtiments, ceux là même qui seront pris pour le Commissariat central.
Ce dernier est maintenant rue François de Sourdis. La Préfecture, pour un temps, squatte - sans les entretenir - les locaux mais les bâtiments devraient être mis en vente. Ils ne sont actuellement ni inscrits ni classés à l’Inventaire des monuments historiques, ni même nommément mentionnés dans le Plan local d’urbanisme. L’Association pour la sauvegarde des bâtiments de l’ancienne Institution nationale des sourdes-muettes fédère toutes les personnes qui veulent sauver cet ensemble exceptionnel.






















